PAR DOMINIQUE RIVARD

baignadeinterdite-1

Baignade interdite, impression jet d’encre, 24  » x 32  » , 2017 (reproduction numérique de l’œuvre originale).

PAR CHLOË ROLLAND

 

il n’y avait pas de dépanneur

mais un homme au regard neuf devant un édifice de francisation qui a souri d’un dollar contre deux cigarettes

et la pleine lune, et des grillons, et deux piétons qui jouaient de l’équilibre sur des rails

un vêtement de femme chiffonné

côte-des-neiges qui s’engouffre

et des lions qui veillaient la prière

 

 

Quelques considérations en marge de flâneries

PAR JULIEN BOURBEAU

Flâner sur le pont…

Une difficulté à première vue. Le flâneur est un piéton. Et sur le pont, le piéton est un usager de la route. Il doit donc, pour sa sécurité, circuler aux endroits prescrits : trottoirs en bordure des voies. Cet espace aménagé est plus souvent qu’autrement très étroit, parfois inadapté, et convie l’usager à circuler. Uniquement circuler.

M’est-il possible de flâner sur le pont alors que l’obligation de circuler s’impose? L’usage que je fais du pont demeure presque toujours circulatoire. Je circule sur le pont et traverse l’obstacle (naturel ou routier). Je peux m’arrêter prendre une gorgée d’eau, profiter de mon altitude pour photographier le paysage en perspective, respirer un peu. Mais mon usage du pont demeure prescrit par le code de la route.

Pourtant, il existe des ponts flâneurs ailleurs : le pont Neuf ou pont des Arts (Paris), Tower bridge, London bridge ou Millenium Bridge (Londres), Ponte Sisto (Rome), Ponte Vechio (Florence) ou Ponte di Rialto (Venise), Pont Charles (Prague), Pont Erzebet (Budapest), Pont Galata (Istanbul). Ce sont là des ponts où il semble normal d’y flâner. Les trottoirs y sont larges, très larges et animés. On y fait plus que circuler. On investit les lieux : des étals, des kiosques, des pêcheurs, des musiciens et cetera. Ce sont des ponts conçus pour (ou valorisant) les piétons.

Notre problème de flânerie en est-il d’aménagement urbain et routier? Un problème de valeur : la suprématie de la voiture, comme valeur hégémonique, a influencé notre façon de concevoir nos ponts et leurs usages… Le pont est fait pour les automobiles !

Certes nos ponts, comme des promontoires, offrent des vues inégalées sur le paysage environnant. Sur son tablier, nous sommes des êtres aériens avec cette vision d’albatros. Nous voyons la ville en perspective.

En revanche, les ponts ne nous permettent pas de les occuper autrement que par leur fonction première de circulation.

Enfin, il n’est pas impossible de flâner sur le pont, mais leur aménagement ne coopère pas avec l’esprit flâneur. D’ailleurs, un flâneur sur le pont, n’est-il pas un suicidaire?

Flâner sous le pont…

Dans les premières versions de la chanson, on dansait « sous le pont » d’Avignon; celui-ci étant effectivement si étroit qu’il était presqu’impossible d’y faire une ronde. Il fallait donc danser sous le pont.

Ce qui nous amène effectivement à appréhender le pont sous sa propre structure : à flâner sous le pont. Toute sorte de merveille s’ouvre alors à l’esprit flâneur.

Sous le pont, nous avons une meilleure emprise et des possibilités accrues de perspectives, n’étant plus dans l’obligation de circuler. Nous avons vue sur sa structure. Et nous y découvrons, des usages différents : des œuvres éphémères, des graffitis, des personnages. Des terrains vacants. Nous observons aussi l’obstacle lui-même que le pont tente d’enjamber. L’obstacle qui est à l’origine du pont.

Aux côtés du pont, nous sommes en distance avec lui. Ce qui le place en position d’observation. Le pont est en soi une grande œuvre architecturale… Même s’il a oublié les flâneurs dans sa construction.

Le pont lui-même

Passerelle, pont-couvert, pont ferroviaire, pont à treillis, ponceau, pont-levis, pont rotatif, pont à deux étages, pont des écluses, pont suspendu, pont-tunnel, pont de glace, viaduc, échangeur… autant de constructions pour la circulation. Variations des réalisations et de l’architecture : de l’utilitaire à la grande œuvre.

Le pont réunit les rives séparées d’une ville, les mondes isolées, les îles oubliées. En ce sens, il est aussi un traître : il enjambe l’obstacle qui faisait barrage. Il est communication. Il est historique. En temps de guerre, il est une cible à détruire. Le pont est romantique…

Certains ponts sont emblématiques, voire mythiques. Ils font partie du paysage, du patrimoine. Ils sont eux-mêmes paysages. Que serait Montréal sans le pont Jacques-Cartier… ou San Francisco sans le Golden Gate bridge ?

*

Je serai donc :

Sur le pont, ce capteur de paysages, cet être en altitude avec vue en plongée;

Sous le pont, ce flâneur urbain, progressant lentement;

Vis-à-vis du pont, observateur, admirateur d’œuvres architecturales et du génie.

Des balayures de ponts-treillis

PAR ANDRÉ CARPENTIER

«La matière morte est un esprit vivant.»
Vassily Kandinsky

Il y a certains moments de l’enfance où la logique mécanique propre à la civilisation du temps commence de faire son chemin dans l’esprit de l’enfant. Par exemple, à sept, huit ans, je ne comprenais pas la nécessité d’ajouter un treillis de lourdes poutres d’acier à certains ponts afin qu’ils tiennent solidement en place. Est-ce que ça ne risquait pas plutôt de les écraser? C’est un oncle, que vers cet âge je préférais aux autres, qui m’avait expliqué la théorie à l’aide de mon jeu de Meccano. Il y a déjà eu une photo de cet évènement dans l’album familial.

Je veux parler ici des ponts-treillis à poutres d’acier rivetées, dont la structure aérienne exerce des effets de compression et de tension qui se contrebalancent. (Pas grave si le lecteur ne visualise pas du premier coup ce que cette phrase, que j’ai mis une demi-heure à formuler, cherche à décrire!) Je sais que ce jeu de forces opposées existe, qu’il est même indispensable à la solidité du pont; cela dit, on me pointerait une poutre que je ne saurais dire si elle pousse ou si elle tire!

Pourquoi parler de ça? Parce qu’il y a que j’ai toujours aimé et que j’aime encore ces ponts d’acier. Certes, je les apprécie sans y penser, comme chacun, pour leurs performances techniques; mais je les aime surtout pour leur esthétique. Oui, je sais, il y a là quelque chose d’une pâle modernité de type Second Empire, mais j’assume…

Je viens de dire que j’aime ces ponts pour leur esthétique, mais ce n’est que partiellement vrai. J’en aime certes la beauté, mais peut-être surtout ce que j’appellerais le retour de la beauté. Comme si j’appelais dans ma vie mentale, disons dans ma pensée contemporaine, un vécu esthétique d’un autre temps, qui aurait imprégné ma conscience et ma culture. Je me revois en effet dans l’automobile de ce même oncle préféré, assis au milieu de la banquette avant entre lui et mon père, étant trop petit pour avoir une vue directe sur la route, subissant plutôt les effets stroboscopiques du soleil à travers les arbres, puis entre les poutres passantes d’un long pont à la superstructure de fer, je ne saurais dire lequel et d’ailleurs ça importe peu.

Tout être humain a cette faculté de capter ici et là dans le présent des balayures de scènes obsédantes qu’il voit et ne voit plus… comme s’il cherchait à visualiser une des couches de laque intermédiaires d’un bol japonais.

Morceaux du pont Tremblant (I)

PAR BENOIT BORDELEAU

Dans Le Bulletin de Buckingham du 6 décembre 1966, on annonçait que le Conseil de Ville jetait son dévolu sur le nom « Pont Père Brady / Father Brady Bridge » d’après John Brady, curé irlandais fondateur de la paroisse St-Grégoire-de-Nazianze.

*

Ce pont a pour caractéristique première d’avoir une courbe dans le tablier tel un cook de fond de ruelle. D’ailleurs, en quittant le pont, direction est, une fois franchie la rue Principale (maintenant l’avenue de Buckingham), le passant aura le plaisir de découvrir, sur sa droite, la seule ruelle du village. En fonction de standards montréalais, cette ruelle est un oxymore puisque dite commerciale. Certains, en 2013, la qualifiaient de boulevard.

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Qu’y a-t-il à voir lorsqu’on se tient sur le pont Brady? Il y a bien sûr la rivière du Lièvre, dont l’appellation plus courte « la Lièvre » laisse entrevoir la possibilité de voir, un jour, des léporidés hermaphrodites proliférer sur les rives buckinoises.

Vers le nord, on peut observer les édifices de ce qu’on nomme encore la E.R.C.O., la Electric Reduction Company, alias La Chemical. Prononcer « lac Émicule ». On remarque aussi l’ancienne slide de billots de bois, maintenant couverte, qui sert de passerelle cyclable. Au sud du pont, la centrale Dufferin et ses chutes.

*

Un dimanche de Pâques, je suis allé sous le pont pour y trouver des graffitis de toutes sortes, sept oies blanches et un peu de solitude.

 

 

Je n’ai pas trouvé quand le « Père » est tombé du pont Brady. J’imagine que cette chute est survenue à peu près au même moment la soudaine baisse d’ingestion des hosties dans les églises dans deux rives de la ville.

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Toujours selon l’édition du 6 déc. ’66 du Bulletin, le point de rapprochement d’asphalte et de béton armé aurait pu être baptisé « pont Tremblant ».

*

Brady. Pas comme le préfixe « brady- » (lent) qu’offrent la bradycardie ou encore la bradypsychie, mais peut-être certains ponts ont-ils pour tâche, justement, de relier nos lenteurs. Ces prochaines semaines, ces prochains mois, j’essaierai d’en trouver.

Inspection

PAR CHRISTIAN PARÉ

J’attendais cette lumière depuis quelques jours, surtout après cette grosse bordée de neige qui nous est tombée dessus cette semaine. Il fait encore un peu trop froid, mais ça ne m’empêchera pas de sortir pour aller marcher jusqu’au pont ferroviaire qui traverse ma rue, au nord de Sauvé. Je suis resté attaché à ce banal petit pont d’acier depuis l’atelier nomade en train qui nous a menés à Clova en 2011. C’est aussi le pont le plus près de chez moi, j’ai vérifié. En attendant, je prends mon café et je rassemble le matériel dont j’aurai besoin : crayon, carnet, caméra.

Le reflet du soleil sur la neige m’aveugle dès que je mets le pied dehors. Je me déplace d’un pas rapide pour me réchauffer le plus vite possible. Maudit qu’il fait froid! Pas de traces de traîneaux sur la banquise du parc Ahuntsic. Je ne vois que deux chiens fous courir comme des lièvres entre leur maître emmitouflé dans un gros parka et la balle orange que ce dernier lance de toutes ses forces en bas de la butte. Quelle belle démonstration d’énergie brute. Ils me donnent envie de fendre du bois, là, maintenant. Stimulé par cette pensée, j’accélère le rythme. Dans quelques secondes, je devrais être en mesure de repérer mon pont. Je sors ma caméra de son étui pour m’assurer de ne pas rater cet instant. Je retire mes gants pour mieux exécuter la manœuvre. Mes mains s’engourdissent assez rapidement. Je les réchauffe comme je peux avec mon souffle. Je me sens fébrile comme si j’allais sonner à la porte d’un vieil ami que j’avais perdu de vue depuis des années. Je dois avoir l’air d’un drôle de type comme ça en train de traverser la rue à répétition et de faire clic clic clic, sans arrêt. Je ne veux manquer aucun angle de vue. En avant-plan, une pancarte sur laquelle il est écrit VISITEUR 3. J’allume. La pancarte me désigne comme un visiteur de service, venu inspecter les lieux. À partir de ce moment-là, le froid n’a plus d’emprise sur moi. Mes sens s’éveillent. L’odeur de créosote me brûle les narines. Mack, le tag dominant sur la poutre sud du pont, n’est plus un référent à une marque bien connue de gros camions. Ces quatre grosses lettres noir et blanc insufflent de la chaleur à l’acier. C’est une signature territoriale aussi forte que celle d’un animal. Mack est un chien.

Je poursuis mon inspection comme un funambule sur l’arête de béton qui grimpe jusqu’à la voie ferrée. En haut, les genoux dans la neige, je suis ailleurs. Sous les câbles aériens, je n’entends plus les voitures, mais le grondement sourd des pylônes qui scintillent au soleil. Des enfants ont construit un fort de neige entre la voie ferrée et un jardin communautaire, figé dans la glace au pied des géants. J’emprunte le passage illégal percé dans la clôture métallique. La tête penchée sur mes pieds, j’évite la chute. De retour sur la rue, je me retourne pour apprécier l’harmonie des lignes des rails enneigées et des fils qui griffent le bleu du ciel. Mon regard est happé par la photo délavée d’un chat placardé sur un poteau de téléphone. On cherche désespérément une petite boule de chaleur égarée près du pont.

Appel à participation

Au retour du flâneur – Ponts et viaducs

1er avril au 31 août 2017

La Traversée – Atelier de géopoétique est heureuse d’inviter tous ses membres et amis à participer à sa neuvième édition de l’activité Au retour du flâneur, pour l’occasion consacrée à l’espace-thème Ponts et viaducs. Ce Retour sera animé par Benoit Bordeleau et Christian Paré. Le présent appel à participation est issu d’une proposition d’André Carpentier.

Du latin pons, le pont désigne une construction élevée d’un bord à l’autre d’une rivière, d’un canal, d’une autoroute pour permettre la traversée. Le viaduc, mot quant à lui issu d’un emprunt à l’anglais viaduct (venant lui-même d’aqueduct), désigne un grand pont routier ou ferroviaire, généralement constitué de plusieurs travées et franchissant à grande hauteur une vallée. Ces deux types de constructions ont pour base un principe de connexion, de rassemblement. Pour des raisons évidentes, on préférera toutefois établir entre nous des ponts plutôt que des viaducs[1].

Nous invitons donc les membres, mais aussi les amis de La Traversée, à déambuler et à flâner sur et sous les ponts, à investir ceux traversés ou perçus de loin. Les ponts et viaducs sont des passages entre deux rives, deux quartiers, deux villes avec ce que cela suggère comme approche, de vitesse ou de lenteur, de hauteur et même d’altitude, des ponts et viaducs de fer ou de bois, couverts ou non, courts ou très longs, traversés à pied, en vélo, en auto, en train, assaillis par les tagueurs, ou les pêcheurs, les siesteurs.

Qu’en est-il des ponts de maintenant, de l’enfance? Ces ponts d’ici ou d’ailleurs, sans parler de ceux du diable dans les légendes?

Ce Retour du flâneur aura lieu du 1er avril au 31 août 2017, période durant laquelle les coorganisateurs proposeront des sorties d’un jour afin de découvrir des ponts ou des viaducs bien précis.

Les flâneurs inscrits disposeront donc de 153 jours pour apprivoiser le thème des ponts et viaducs. Les éléments créateurs (textes, photos, dessins, captages sonores, enregistrements vidéo, artefacts) pourront être téléversés (sauf évidemment les artefacts) sur le site web du Retour du flâneur – Ponts et viaducs au fur et à mesure des flâneries, ou en une seule fois, comme un tout. Il vous suffira d’envoyer vos contributions à l’adresse suivante: auretourduflaneur@gmail.com. Les animateurs se chargeront de la révision (au besoin) et de la mise en ligne de vos contributions dans les jours suivant leur réception.

Quelque part en septembre, Benoit et Christian organiseront une soirée-rencontre lors de laquelle les participants seront conviés à présenter leurs contributions, en tout ou en partie, de préférence en direct, mais possiblement par enregistrement vidéo ou autrement pour les participants lointains ou qui seront dans l’impossibilité de se déplacer. Sur le mode d’un forum de pratiques, donc d’échanges, le public et les participants seront encouragés à réagir aux présentations.

Il va de soi que les flâneurs conservent leurs droits d’auteur sur leur production.

[1] Au Québec, l’utilisation du mot viaduc est une impropriété dans le sens de passage supérieur (« passer sous le viaduc en voiture »). Source : Antidote.

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