Inspection

PAR CHRISTIAN PARÉ

J’attendais cette lumière depuis quelques jours, surtout après cette grosse bordée de neige qui nous est tombée dessus cette semaine. Il fait encore un peu trop froid, mais ça ne m’empêchera pas de sortir pour aller marcher jusqu’au pont ferroviaire qui traverse ma rue, au nord de Sauvé. Je suis resté attaché à ce banal petit pont d’acier depuis l’atelier nomade en train qui nous a menés à Clova en 2011. C’est aussi le pont le plus près de chez moi, j’ai vérifié. En attendant, je prends mon café et je rassemble le matériel dont j’aurai besoin : crayon, carnet, caméra.

Le reflet du soleil sur la neige m’aveugle dès que je mets le pied dehors. Je me déplace d’un pas rapide pour me réchauffer le plus vite possible. Maudit qu’il fait froid! Pas de traces de traîneaux sur la banquise du parc Ahuntsic. Je ne vois que deux chiens fous courir comme des lièvres entre leur maître emmitouflé dans un gros parka et la balle orange que ce dernier lance de toutes ses forces en bas de la butte. Quelle belle démonstration d’énergie brute. Ils me donnent envie de fendre du bois, là, maintenant. Stimulé par cette pensée, j’accélère le rythme. Dans quelques secondes, je devrais être en mesure de repérer mon pont. Je sors ma caméra de son étui pour m’assurer de ne pas rater cet instant. Je retire mes gants pour mieux exécuter la manœuvre. Mes mains s’engourdissent assez rapidement. Je les réchauffe comme je peux avec mon souffle. Je me sens fébrile comme si j’allais sonner à la porte d’un vieil ami que j’avais perdu de vue depuis des années. Je dois avoir l’air d’un drôle de type comme ça en train de traverser la rue à répétition et de faire clic clic clic, sans arrêt. Je ne veux manquer aucun angle de vue. En avant-plan, une pancarte sur laquelle il est écrit VISITEUR 3. J’allume. La pancarte me désigne comme un visiteur de service, venu inspecter les lieux. À partir de ce moment-là, le froid n’a plus d’emprise sur moi. Mes sens s’éveillent. L’odeur de créosote me brûle les narines. Mack, le tag dominant sur la poutre sud du pont, n’est plus un référent à une marque bien connue de gros camions. Ces quatre grosses lettres noir et blanc insufflent de la chaleur à l’acier. C’est une signature territoriale aussi forte que celle d’un animal. Mack est un chien.

Je poursuis mon inspection comme un funambule sur l’arête de béton qui grimpe jusqu’à la voie ferrée. En haut, les genoux dans la neige, je suis ailleurs. Sous les câbles aériens, je n’entends plus les voitures, mais le grondement sourd des pylônes qui scintillent au soleil. Des enfants ont construit un fort de neige entre la voie ferrée et un jardin communautaire, figé dans la glace au pied des géants. J’emprunte le passage illégal percé dans la clôture métallique. La tête penchée sur mes pieds, j’évite la chute. De retour sur la rue, je me retourne pour apprécier l’harmonie des lignes des rails enneigées et des fils qui griffent le bleu du ciel. Mon regard est happé par la photo délavée d’un chat placardé sur un poteau de téléphone. On cherche désespérément une petite boule de chaleur égarée près du pont.

Appel à participation

Au retour du flâneur – Ponts et viaducs

1er avril au 31 août 2017

La Traversée – Atelier de géopoétique est heureuse d’inviter tous ses membres et amis à participer à sa neuvième édition de l’activité Au retour du flâneur, pour l’occasion consacrée à l’espace-thème Ponts et viaducs. Ce Retour sera animé par Benoit Bordeleau et Christian Paré. Le présent appel à participation est issu d’une proposition d’André Carpentier.

Du latin pons, le pont désigne une construction élevée d’un bord à l’autre d’une rivière, d’un canal, d’une autoroute pour permettre la traversée. Le viaduc, mot quant à lui issu d’un emprunt à l’anglais viaduct (venant lui-même d’aqueduct), désigne un grand pont routier ou ferroviaire, généralement constitué de plusieurs travées et franchissant à grande hauteur une vallée. Ces deux types de constructions ont pour base un principe de connexion, de rassemblement. Pour des raisons évidentes, on préférera toutefois établir entre nous des ponts plutôt que des viaducs[1].

Nous invitons donc les membres, mais aussi les amis de La Traversée, à déambuler et à flâner sur et sous les ponts, à investir ceux traversés ou perçus de loin. Les ponts et viaducs sont des passages entre deux rives, deux quartiers, deux villes avec ce que cela suggère comme approche, de vitesse ou de lenteur, de hauteur et même d’altitude, des ponts et viaducs de fer ou de bois, couverts ou non, courts ou très longs, traversés à pied, en vélo, en auto, en train, assaillis par les tagueurs, ou les pêcheurs, les siesteurs.

Qu’en est-il des ponts de maintenant, de l’enfance? Ces ponts d’ici ou d’ailleurs, sans parler de ceux du diable dans les légendes?

Ce Retour du flâneur aura lieu du 1er avril au 31 août 2017, période durant laquelle les coorganisateurs proposeront des sorties d’un jour afin de découvrir des ponts ou des viaducs bien précis.

Les flâneurs inscrits disposeront donc de 153 jours pour apprivoiser le thème des ponts et viaducs. Les éléments créateurs (textes, photos, dessins, captages sonores, enregistrements vidéo, artefacts) pourront être téléversés (sauf évidemment les artefacts) sur le site web du Retour du flâneur – Ponts et viaducs au fur et à mesure des flâneries, ou en une seule fois, comme un tout. Il vous suffira d’envoyer vos contributions à l’adresse suivante: auretourduflaneur@gmail.com. Les animateurs se chargeront de la révision (au besoin) et de la mise en ligne de vos contributions dans les jours suivant leur réception.

Quelque part en septembre, Benoit et Christian organiseront une soirée-rencontre lors de laquelle les participants seront conviés à présenter leurs contributions, en tout ou en partie, de préférence en direct, mais possiblement par enregistrement vidéo ou autrement pour les participants lointains ou qui seront dans l’impossibilité de se déplacer. Sur le mode d’un forum de pratiques, donc d’échanges, le public et les participants seront encouragés à réagir aux présentations.

Il va de soi que les flâneurs conservent leurs droits d’auteur sur leur production.

[1] Au Québec, l’utilisation du mot viaduc est une impropriété dans le sens de passage supérieur (« passer sous le viaduc en voiture »). Source : Antidote.

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