Vertiges sur le pont

PAR RACHEL BOUVET

 

Lors d’une flânerie sur le pont Jacques-Cartier en octobre 2013 avec les étudiants de mon séminaire sur l’immensité, nous expérimentons le vertige vertical, celui-là même que les théories du sublime ne cessent de louer. Selon Baldine St-Girons, « Le sublime arrache l’homme à lui-même[1] ». Longtemps associé au sentiment de peur suscité par certains objets ou certains spectacles, dont ceux de la mer et de la montagne, il est désormais envisagé en fonction du vertige de la pensée qu’il suscite : « Sensible au beau, je me socialise ; vulnérable au sublime, j’appréhende de nouveaux enjeux qui renouvellent le sentiment de ma présence au monde[2]. » Juste avant de marcher au-dessus du fleuve, une conférence de Jean Morisset sur le Saint-Laurent nous avait permis de réaliser, cartes à l’appui, la démesure de ce cours d’eau sur le plan géographique, sa trajectoire à travers le continent nord-américain allant du bassin des Grands Lacs jusqu’au golfe. Partis de la station de métro Longueuil, nous traversons le pont dans toute sa longueur à une allure de flâneur; il nous faudra deux bonnes heures pour nous rendre jusqu’à la station de métro Papineau, car nous nous arrêtons souvent pour admirer le fleuve d’en haut et pour prendre des photos, pour écouter le bruit incessant des voitures et la rumeur de la ville, pour apprivoiser le vertige et dépasser ses effets déstabilisants. C’est qu’il provient autant de la plongée du regard vers le haut, vers les structures métalliques qui découpent le ciel en autant de formes géométriques, que vers le bas, dans ces trouées entre les poutrelles où l’eau verte du fleuve surgit, comme pour nous rappeler sa présence sous nos pieds. Sa couleur verte se confond avec les verts de l’acier, une chance que la rive est si proche, avec ses cailloux blancs et ses buissons qui nous ramènent sur la terre ferme.

La photo ne donne malheureusement pas la sensation de vertige qui l’a accompagnée, elle met à plat l’étendue liquide et les matériaux du pont, elle annule la profondeur. Pour l’apprécier à sa juste valeur, il n’y a pas d’autre solution, il faut marcher là-haut, entre ciel et fleuve, et disputer sa place aux cyclistes qui traversent le pont Jacques-Cartier à fond de train, pour éviter sans doute de plonger le regard vers le bas, ou vers le haut, de crainte d’être la proie du vertige, qui demeure pourtant la seule voie d’accès au sublime.

 

***

 

[Pour prolonger la méditation sur le pont]

Dans sa réflexion sur l’acte de bâtir, Martin Heidegger prend l’exemple du pont pour illustrer la manière dont naît un lieu : « Léger et puissant, le pont s’élance au-dessus du fleuve. Il ne relie pas seulement deux rives déjà existantes. C’est le passage du pont qui seul fait ressortir les rives comme rives. C’est le pont qui les oppose spécialement l’une à l’autre. C’est par le pont que la seconde rive se détache en face de la première. Les rives ne suivent pas le fleuve comme des lisières indifférentes de la terre ferme. Avec les rives, le pont amène au fleuve l’une et l’autre étendue de leurs arrière-pays. Il unit le fleuve, les rives et le pays dans un mutuel voisinage. Le pont rassemble autour du fleuve la terre comme région. Il conduit ainsi le fleuve par les champs. Les piliers, qui se dressent immobiles dans le fleuve, soutiennent l’élan des arches, qui laissent aux eaux leur passage. Que celles-ci suivent leur cours gaiement et tranquillement, ou que les flots du ciel, lors de l’orage ou de la fonte des neiges, se précipitent en masses rapides sous les arches, le pont est prêt à accueillir les humeurs du ciel et leur être changeant. Là même où le pont couvre le fleuve, il tient son courant tourné vers le ciel, en ce qu’il le reçoit pour quelques instants sous son porche, puis l’en délivre à nouveau. » (Martin Heidegger, « Bâtir, habiter, penser », Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958, p. 180.)

[1] Saint Girons Baldine, Le sublime, de l’Antiquité à nos jours, Paris, Desjonquères, 2005, p. 9.

[2] Saint Girons Baldine, « Présentation », dans Burke Edmund, Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, traduction et notes de B. St Girons, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 2009, p. 8.

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