Quelques considérations en marge de flâneries

PAR JULIEN BOURBEAU

Flâner sur le pont…

Une difficulté à première vue. Le flâneur est un piéton. Et sur le pont, le piéton est un usager de la route. Il doit donc, pour sa sécurité, circuler aux endroits prescrits : trottoirs en bordure des voies. Cet espace aménagé est plus souvent qu’autrement très étroit, parfois inadapté, et convie l’usager à circuler. Uniquement circuler.

M’est-il possible de flâner sur le pont alors que l’obligation de circuler s’impose? L’usage que je fais du pont demeure presque toujours circulatoire. Je circule sur le pont et traverse l’obstacle (naturel ou routier). Je peux m’arrêter prendre une gorgée d’eau, profiter de mon altitude pour photographier le paysage en perspective, respirer un peu. Mais mon usage du pont demeure prescrit par le code de la route.

Pourtant, il existe des ponts flâneurs ailleurs : le pont Neuf ou pont des Arts (Paris), Tower bridge, London bridge ou Millenium Bridge (Londres), Ponte Sisto (Rome), Ponte Vechio (Florence) ou Ponte di Rialto (Venise), Pont Charles (Prague), Pont Erzebet (Budapest), Pont Galata (Istanbul). Ce sont là des ponts où il semble normal d’y flâner. Les trottoirs y sont larges, très larges et animés. On y fait plus que circuler. On investit les lieux : des étals, des kiosques, des pêcheurs, des musiciens et cetera. Ce sont des ponts conçus pour (ou valorisant) les piétons.

Notre problème de flânerie en est-il d’aménagement urbain et routier? Un problème de valeur : la suprématie de la voiture, comme valeur hégémonique, a influencé notre façon de concevoir nos ponts et leurs usages… Le pont est fait pour les automobiles !

Certes nos ponts, comme des promontoires, offrent des vues inégalées sur le paysage environnant. Sur son tablier, nous sommes des êtres aériens avec cette vision d’albatros. Nous voyons la ville en perspective.

En revanche, les ponts ne nous permettent pas de les occuper autrement que par leur fonction première de circulation.

Enfin, il n’est pas impossible de flâner sur le pont, mais leur aménagement ne coopère pas avec l’esprit flâneur. D’ailleurs, un flâneur sur le pont, n’est-il pas un suicidaire?

Flâner sous le pont…

Dans les premières versions de la chanson, on dansait « sous le pont » d’Avignon; celui-ci étant effectivement si étroit qu’il était presqu’impossible d’y faire une ronde. Il fallait donc danser sous le pont.

Ce qui nous amène effectivement à appréhender le pont sous sa propre structure : à flâner sous le pont. Toute sorte de merveille s’ouvre alors à l’esprit flâneur.

Sous le pont, nous avons une meilleure emprise et des possibilités accrues de perspectives, n’étant plus dans l’obligation de circuler. Nous avons vue sur sa structure. Et nous y découvrons, des usages différents : des œuvres éphémères, des graffitis, des personnages. Des terrains vacants. Nous observons aussi l’obstacle lui-même que le pont tente d’enjamber. L’obstacle qui est à l’origine du pont.

Aux côtés du pont, nous sommes en distance avec lui. Ce qui le place en position d’observation. Le pont est en soi une grande œuvre architecturale… Même s’il a oublié les flâneurs dans sa construction.

Le pont lui-même

Passerelle, pont-couvert, pont ferroviaire, pont à treillis, ponceau, pont-levis, pont rotatif, pont à deux étages, pont des écluses, pont suspendu, pont-tunnel, pont de glace, viaduc, échangeur… autant de constructions pour la circulation. Variations des réalisations et de l’architecture : de l’utilitaire à la grande œuvre.

Le pont réunit les rives séparées d’une ville, les mondes isolées, les îles oubliées. En ce sens, il est aussi un traître : il enjambe l’obstacle qui faisait barrage. Il est communication. Il est historique. En temps de guerre, il est une cible à détruire. Le pont est romantique…

Certains ponts sont emblématiques, voire mythiques. Ils font partie du paysage, du patrimoine. Ils sont eux-mêmes paysages. Que serait Montréal sans le pont Jacques-Cartier… ou San Francisco sans le Golden Gate bridge ?

*

Je serai donc :

Sur le pont, ce capteur de paysages, cet être en altitude avec vue en plongée;

Sous le pont, ce flâneur urbain, progressant lentement;

Vis-à-vis du pont, observateur, admirateur d’œuvres architecturales et du génie.

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