PAR LAETITIA DE CONINCK

Pont Viau (connu aussi sous le nom Pont d’Ahuntsic), Montréal, dimanche 28 mai 2017, entre 13:00 et 13:01

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Des balayures de ponts-treillis

PAR ANDRÉ CARPENTIER

«La matière morte est un esprit vivant.»
Vassily Kandinsky

Il y a certains moments de l’enfance où la logique mécanique propre à la civilisation du temps commence de faire son chemin dans l’esprit de l’enfant. Par exemple, à sept, huit ans, je ne comprenais pas la nécessité d’ajouter un treillis de lourdes poutres d’acier à certains ponts afin qu’ils tiennent solidement en place. Est-ce que ça ne risquait pas plutôt de les écraser? C’est un oncle, que vers cet âge je préférais aux autres, qui m’avait expliqué la théorie à l’aide de mon jeu de Meccano. Il y a déjà eu une photo de cet évènement dans l’album familial.

Je veux parler ici des ponts-treillis à poutres d’acier rivetées, dont la structure aérienne exerce des effets de compression et de tension qui se contrebalancent. (Pas grave si le lecteur ne visualise pas du premier coup ce que cette phrase, que j’ai mis une demi-heure à formuler, cherche à décrire!) Je sais que ce jeu de forces opposées existe, qu’il est même indispensable à la solidité du pont; cela dit, on me pointerait une poutre que je ne saurais dire si elle pousse ou si elle tire!

Pourquoi parler de ça? Parce qu’il y a que j’ai toujours aimé et que j’aime encore ces ponts d’acier. Certes, je les apprécie sans y penser, comme chacun, pour leurs performances techniques; mais je les aime surtout pour leur esthétique. Oui, je sais, il y a là quelque chose d’une pâle modernité de type Second Empire, mais j’assume…

Je viens de dire que j’aime ces ponts pour leur esthétique, mais ce n’est que partiellement vrai. J’en aime certes la beauté, mais peut-être surtout ce que j’appellerais le retour de la beauté. Comme si j’appelais dans ma vie mentale, disons dans ma pensée contemporaine, un vécu esthétique d’un autre temps, qui aurait imprégné ma conscience et ma culture. Je me revois en effet dans l’automobile de ce même oncle préféré, assis au milieu de la banquette avant entre lui et mon père, étant trop petit pour avoir une vue directe sur la route, subissant plutôt les effets stroboscopiques du soleil à travers les arbres, puis entre les poutres passantes d’un long pont à la superstructure de fer, je ne saurais dire lequel et d’ailleurs ça importe peu.

Tout être humain a cette faculté de capter ici et là dans le présent des balayures de scènes obsédantes qu’il voit et ne voit plus… comme s’il cherchait à visualiser une des couches de laque intermédiaires d’un bol japonais.

Inspection

PAR CHRISTIAN PARÉ

J’attendais cette lumière depuis quelques jours, surtout après cette grosse bordée de neige qui nous est tombée dessus cette semaine. Il fait encore un peu trop froid, mais ça ne m’empêchera pas de sortir pour aller marcher jusqu’au pont ferroviaire qui traverse ma rue, au nord de Sauvé. Je suis resté attaché à ce banal petit pont d’acier depuis l’atelier nomade en train qui nous a menés à Clova en 2011. C’est aussi le pont le plus près de chez moi, j’ai vérifié. En attendant, je prends mon café et je rassemble le matériel dont j’aurai besoin : crayon, carnet, caméra.

Le reflet du soleil sur la neige m’aveugle dès que je mets le pied dehors. Je me déplace d’un pas rapide pour me réchauffer le plus vite possible. Maudit qu’il fait froid! Pas de traces de traîneaux sur la banquise du parc Ahuntsic. Je ne vois que deux chiens fous courir comme des lièvres entre leur maître emmitouflé dans un gros parka et la balle orange que ce dernier lance de toutes ses forces en bas de la butte. Quelle belle démonstration d’énergie brute. Ils me donnent envie de fendre du bois, là, maintenant. Stimulé par cette pensée, j’accélère le rythme. Dans quelques secondes, je devrais être en mesure de repérer mon pont. Je sors ma caméra de son étui pour m’assurer de ne pas rater cet instant. Je retire mes gants pour mieux exécuter la manœuvre. Mes mains s’engourdissent assez rapidement. Je les réchauffe comme je peux avec mon souffle. Je me sens fébrile comme si j’allais sonner à la porte d’un vieil ami que j’avais perdu de vue depuis des années. Je dois avoir l’air d’un drôle de type comme ça en train de traverser la rue à répétition et de faire clic clic clic, sans arrêt. Je ne veux manquer aucun angle de vue. En avant-plan, une pancarte sur laquelle il est écrit VISITEUR 3. J’allume. La pancarte me désigne comme un visiteur de service, venu inspecter les lieux. À partir de ce moment-là, le froid n’a plus d’emprise sur moi. Mes sens s’éveillent. L’odeur de créosote me brûle les narines. Mack, le tag dominant sur la poutre sud du pont, n’est plus un référent à une marque bien connue de gros camions. Ces quatre grosses lettres noir et blanc insufflent de la chaleur à l’acier. C’est une signature territoriale aussi forte que celle d’un animal. Mack est un chien.

Je poursuis mon inspection comme un funambule sur l’arête de béton qui grimpe jusqu’à la voie ferrée. En haut, les genoux dans la neige, je suis ailleurs. Sous les câbles aériens, je n’entends plus les voitures, mais le grondement sourd des pylônes qui scintillent au soleil. Des enfants ont construit un fort de neige entre la voie ferrée et un jardin communautaire, figé dans la glace au pied des géants. J’emprunte le passage illégal percé dans la clôture métallique. La tête penchée sur mes pieds, j’évite la chute. De retour sur la rue, je me retourne pour apprécier l’harmonie des lignes des rails enneigées et des fils qui griffent le bleu du ciel. Mon regard est happé par la photo délavée d’un chat placardé sur un poteau de téléphone. On cherche désespérément une petite boule de chaleur égarée près du pont.

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